La journée blanche

C’est la Toussaint avec un temps exécrable, à savoir une fine pluie et un brouillard qui ne ferait  même pas sortir un habitant des Highlands de son pub! Mon ami Philippe est mon invité, on passera outre et rien ne nous décourage ! Je vois pour la première fois son jeune et superbe setter anglais, Uther, qui ressemble un peu à Clint, aujourd’hui resté à la maison en tant que jeune retraité de 17 ans ! On attaque la montée d’approche et au bout de seulement 45 minutes de marche, on débouche dans une combe parsemée de crottes verdâtres et blanches caractéristiques de la bartavelle. Les choses sérieuses commencent, on décide de se taire et Philippe prend à droite, je décide d’aller sur ma gauche pour suivre le vallon. Soudain dans le brouillard un bruit feutré d’ailes, une compagnie de six oiseaux décolle en travers et ne plonge pas dans la pente comme d’habitude. C’est à la limite d’une portée de tir raisonnable et en plus avec une mauvaise visibilité. Tant pis, je tente ma chance et lâche mes trois coups rapidement. Philippe me crie : " il y en a une qui est tombée ! " On la retrouve et on se congratule, la journée commence fort avec un oiseau de légende. Après avoir lissé ses belles plumes, je lui appose le bracelet du plan de chasse sur une de ses pattes couleur corail et la note consciencieusement dans mon carnet de prélèvement de petit gibier de montagne. On repart très motivés pour atteindre le sommet à 2500 mètres et essayer de trouver des lagopèdes, communément appelés perdrix blanches alors que ce sont des tétras comme le coq de bruyère ou la gélinotte. Le temps ne s’améliore pas, bien au contraire, et on n’y voit pas très loin. Uther fait la première rencontre de sa vie avec deux bartavelles, les miennes ne lui avaient pas laissé le temps de les bloquer, qui nous plongent dessus à une vitesse supersonique ! Son magnifique arrêt n’est pas récompensé, celles-ci ont eu de la chance car on n’avait juste qu’un bracelet ce jour là, et ce n’était pas encore fini ! Enfin nous voici sur la vaste zone propice aux blanches, paysage lunaire et désolé, règne du minéral. Le brouillard lui donne un aspect fantomatique et l’on croirait que l’on a ouvert les portes d’un monde parallèle. Je marche dans un pierrier quand tout à coup un éclair blanc surgit sur ma droite. Un lièvre variable, paré de sa tenue immaculée d’hiver, détalle dans les éboulis ! Le temps que je réalise, il est juste à tir et vu que je suis chargé à petit plombs je décide de ne pas tirer de peur de juste le blesser ! Ce beau blanchon peut remercier Saint Hubert mais quel spectacle de le voir encore courir au loin dans les mélèzes ! On se remet en quête et à 300 mètres, un cri unique en son genre retentit sur ma gauche. Cela ressemble à un croassement de crapaud et instinctivement je lance : " les blanches ! " Philippe envoie un doublé rapide sur deux lagopèdes, eux aussi vêtus de leur manteau blanc hivernal, qui prennent leur essor de sous un arbre rabougri et les manque. Il m’en sort un à 15 mètres comme par magie et immanquable de surcroît mais je l’enfume royalement ! Dans la brume, du blanc sur paysage blanc, je me cherche des excuses et me demande encore comment j’ai pu le louper surtout après le tir que j’avais fait le matin sur les perdrix royales ! Je me dis que c’est quand même incroyable de voir ces oiseaux que l’on s’attend plutôt à rencontrer les contrées boréales que sur la Côte d’Azur, à deux pas de la mer que l’on aperçoit d’ailleurs dans des conditions normales. Ensuite, on fera moins les malins pendant une heure car la montagne nous fit un petit rappel à l’ordre. Point de repère à part des pierres et du brouillard à ne plus savoir qu’en faire, on tourne en rond comme des derviches (depuis nous avons tous les deux une montre avec altimètre et boussole) ! Finalement on retrouve notre direction et du coup les deux blanches à l’endroit où on les avait levées! Elles s’envolent et nos coups de feu sont inoffensifs pour elles ! Même pas 100 mètres au dessus son setter se bloque, comme je suis le plus près, je cours pour le servir. Je suis persuadé que je vais enfin pouvoir basculer posément un diable blanc ! Le fusil prêt et idéalement placé un petit troglodyte s’envole à la place ! Je lève le fusil et m’exclame: " et m…. ", quand une énorme bartavelle décolle ! Sacré Uther, je l’avais pris pour un rigolo sur ce coup là et il était bien sur l’émanation de la perdrix royale ! Petite veinarde sauvée encore une fois grâce au plan de chasse ! Un peu plus tard il nous en lèvera encore 4 dans un secteur d’ubac normalement fréquenté par les lagopèdes. Un dernier arrêt sur un vieux tétras lyre mâle qui s’échappera en piétant et on redescend. 9 heures de marche au compteur de cette journée de rêve, la veille je fus son invité et un tétras lyre vint remplir le carnier après autant d’heures d’effort. C’est tout ça qui me fait tant aimer la chasse en montagne, loin de celle à la gallinette cendrée du sketch des Inconnus qui me fait tant rire mais souvent vrai malheureusement !



Article ajouté le 2007-01-06 , consulté 171 fois

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